Actualitedulivre.com : Quels liens vous unissent à celui que vous appelez «Oncle Dan» ?
Jean Marie Perier : Daniel est quelqu’un à qui je dois tout. C’est lui qui a chassé mes problèmes d’enfance quand j’ai été fracassé d’apprendre à 16 ans que mon vrai père était Henri Salvador. Il m’a engagé en cinq secondes sur un bout de trottoir et m’a introduit dans un univers d’adultes, celui de la musique, des années soixante, de « Salut les Copains ». C’est lui qui m’a révélé à moi-même et m’a permis de digérer cette blessure – même si je n’en guérirais jamais – d’être abandonné par Henri Salvador. Je l’ai immédiatement appelé oncle Dan, sans réfléchir, parce qu’il était trop jeune pour être mon père. Mais je l’ai choisi instinctivement choisi comme troisième père.
ALC : Qu’est-ce que vous avez trouvé en lui que vous ne trouviez pas auprès de votre père adoptif, François Périer ?
J. M. P. : François Périer, c’est mon vrai père. Je lui dois tout, mais je le voyais peu. Comme tous les comédiens, il était toujours un peu en représentation. Quand il était triste, il était trop triste ou à l’inverse trop gai. Jamais je ne suis parti en vacances avec lui. Mais il a été un exemple, il est celui à qui je voulais ressembler. C’est ça l’éducation. Mais à 16 ans, en apprenant ma filiation, je suis parti en vrille. J’ai été réellement en danger. Je voulais être musicien, mais quand j’ai appris qui était mon géniteur – un mot horrible, mais qui lui va comme un gant -, j’ai arrêté le piano. Je voulais couper avec tout ce qui pouvait me faire ressembler à Salvador. J’aurais accepté n’importe quoi, devenir plombier, fleuriste… Grâce à Daniel, cela a été la photographie. Cela dit, je me dis que j’ai eu de la chance d’être le fils par le sang de Henri Salvador et d’être élevé par François Périer. L’inverse aurait été horrible !
ALC : Pendant quelques années, vous refusiez de parler d’Henri Saldador. Où en êtes-vous aujourd’hui depuis sa disparition ?
J.M.P. : Salvador restera la plus grande déception de ma vie. De toute façon, il n’a jamais été un père pour moi. A mes yeux, c’est juste un type qui a eu une aventure avec ma mère. Mais j’ai cru jusqu’au bout qu’un jour, il me reconnaîtrait. Je me suis trompé. Ce que je ne lui pardonnerai jamais, c’est qu’après m’avoir ignoré pendant des années, il m’ait de nouveau abandonné en 2000 après avoir renoué avec moi. Je me serais passé de ce deuxième choc. C’est surtout à cause de mes enfants qu’il a méprisés, que je suis fou de rage. C’était certes un grand artiste, mais il était un monstre d’égoïsme. Et malheureusement ce n’était pas quelqu’un de bien. Pour moi, cela fait longtemps qu’il est mort. Il est mort exactement le jour du décès de mon vrai père, François Périer.
ALC : A 80 ans, Daniel Filipacchi vit aujourd’hui à l’écart du monde. Etes-vous resté totalement proche de lui ?
J. M. P. : Notre relation n’a jamais changé. Il a gardé son rôle de protecteur. Ce n’est pas un être expansif, mais il ne m’a jamais laissé tomber. Je ne sais pas s’il me considère comme son fils spirituel, car ce sont des mots qu’il ne dira jamais, mais souvent il m’emmène en vacances, je fais partie de ses proches. Après avoir dirigé 100 journaux, dont cinquante aux USA, il est aujourd’hui un des plus gros collectionneurs d’art moderne au monde. Personne ne connaît son visage, il n’a donné qu’une seule interview dans sa vie. C’est un type rare, étonnant, et ma fascination pour lui est intacte. S’il n’est pas réellement mon père, sa présence me rassure. Quand on perd ses parents, on se retrouve en première ligne Et bien, Daniel est le dernier dont je puisse dire qu’il est encore au-dessus de moi.
ALC : Avec le recul, qu’avez-vous hérité de ces trois hommes qui ont bercé votre vie ?
J. M. P. : J’ai hérité de l’amour de la musique d’Henri Salvador, le sens de la responsabilité, voire de la culpabilité de François Périer. J’espère aussi de son honnêteté, car il était plus qu’un homme honnête, mais un honnête homme. D’Oncle Dan, j’ai peut-être la façon de pensée, l’attirance pour le non-conformisme et la provocation. Tous les trois ont fait de moi ce que je suis. J’aurais pu mal tourner, j’aurais voulu être musicien, mais j’aime à dire que je suis un raté qui n’a pas trop mal réussi.
Propos recueillis par Laure Joanin
« Oncle Dan » (Editions XO)
Oncle Dan :

Jean-Marie Perier :
