Quand les brochets font courir les carpes
Jean-Louis Debré, Président du Conseil Constitutionnel est aussi écrivain à ses heures perdues. Il a publié son troisième roman, une intrigue policière qui se déroule dans les coulisses du monde politique.
Actualitedulivre.com : Pouvez-vous d’abord nous expliquer ce titre assez énigmatique : « Quand les brochets font courir les carpes » ?
Jean Louis Debré : Il s’agit d’une phrase de Talleyrand qui disait « La politique est un étang où les brochets font courir les carpes ». L’intrigue du livre est partie de cette idée. Derrière ceux que l’on voit au premier plan, il y a toujours quelqu’un qui tire les ficelles et qui les fait courir. Bien sûr, comme ce livre est un roman et non un essai, je me suis un peu lâché et je n’ai pas cherché à rester dans la vraisemblance. Cependant, j’ai pu constater en plus de trente ans d’observation de la vie politique que ceux qui sont en pleine lumière ne sont souvent que les commis voyageurs d’autres personnages.
ALC : Votre livre dégage une certaine nostalgie, voire une désillusion. Jusqu’à quel point peut-on y lire une critique des mœurs politiques d’aujourd’hui ?
J. L. D. : Je n’ai voulu tomber ni dans la nostalgie ni dans la critique. C’est un constat. Avec l’implosion des idéologies, on est arrivé à des choses curieuses. Le seul ressort de l’engagement politique aujourd’hui est d’arriver au pouvoir et de s’y maintenir au prix de toutes les contorsions possibles. Bien sûr, les hommes politiques ont toujours été portés par le goût du pouvoir, mais auparavant, leur démarche était légèrement maquillée par des valeurs, des convictions, l’envie de développer des idées. De nos jours, dans les partis politiques, il n’y a plus de militants mais des supporters, on y fabrique des écuries : Ceux qui veulent un poste se regroupent derrière la personnalité la plus susceptible de conquérir le pouvoir. On assiste même à des transferts d’un parti à un autre. La politique est devenue un métier du spectacle où il faut se distinguer, penser à son avenir, trouver la petite phrase qui tue et la plus belle veste pour passer à la télévision. La base de mon engagement en politique a été de défendre le Gaullisme, une certaine idée de la France et de l’Etat. Même si j’ai arrêté la politique, je reste persuadé que croire en des valeurs vous porte davantage que de se gargariser d’avoir du pouvoir. Je ne suis pas amer, même si je regrette un peu ce système actuel qui n’est pas le mien.
ALC : Vous faites dire à l’un de vos personnages en parlant d’une ministre qu’elle est « un gadget gauchiste du Président qui préfère ses adversaires à ses amis » et que « l’ouverture et la rupture sont les deux mamelles de la majorité présidentielle ». A qui faites-vous allusion ?
J. L. D. : Contrairement à ce que vous pensez, ce n’est pas un roman à clefs. Simplement je l’ai écrit en pleine période présidentielle. Le thème de la rupture n’est pas nouveau en politique. On y a droit presque à chaque fois. Quant à l’ouverture, même Pompidou s’y était risqué ! J’ai écrit ce livre pour m’amuser et pour être franc, j’ai suffisamment compliqué les indices pour que vous ne trouviez pas de qui je veux parler. Le seul clin d’œil que je me suis permis, c’est d’évoquer clairement le nom de Jacques Chirac et le mien quand j’étais président de l’Assemblée Nationale.
ALC : Vous venez de publier un essai sur « Les Oubliés de la République », pourtant il semble qu’en tant qu’écrivain, vous ayez une prédilection pour le polar…
J. L. D. : Au fond, je ne sais pas si j’écris réellement des polars. Disons que pour faire passer mes messages, j’aime bien mettre une intrigue avec du suspense. Comme je n’ai pas un très grand talent d’écriture, cela me permet de prendre le lecteur par la main et de l’emmener là où je veux qu’il aille. Je veux qu’écrire reste un plaisir au même titre qu’on peut aimer regarder la télévision. Si un jour, je deviens un peu plus crédible dans le monde de la littérature, je m’essaierai peut-être au roman historique. Cela me paraît affreusement dur à écrire, mais j’adorerai y parvenir.
ALC : Quelle place tient l’écriture dans votre vie et quand trouvez-vous le temps de vous y consacrer ?
J. L. D. : J’ai toujours écrit et j’ai toujours considéré l’écriture comme un complément de l’action politique. En effet, non seulement l’action empêche le recul, mais le politique est condamné à convaincre par la parole, qui est inéluctablement un peu imprécise. Pour structurer la pensée, il faut savoir se poser et bâtir un raisonnement avec un début et une fin. En outre, l’écriture est une école de la modestie et les hommes politiques en ont bien besoin. Le dimanche, quand je n’ai rien à faire, j’aime rêvasser devant ma table avec un papier et un crayon et écrire pendant trois ou quatre heures. J’en sors heureux. C’est mon souffle, mon oxygène et aussi une sorte de thérapie. En tant que président du Conseil Constitutionnel, je suis soumis à une réserve extrêmement sévère et c’est dur pour moi. J’ai besoin de me lâcher.
Propos recueillis par Laure Joanin-Llobet
« Quand les brochets font courir les carpes » (Editions Fayard), 305 pages, 18 euros.
« Les Oubliés de la République » (Editions Fayard) , 318 pages, 20 euros.
(Photo : Fayard et Assemblée Nationale)
Jean-Louis Debré, en savoir plus :
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07.07.2008 - Policier : Laure Joanin-Llobet